À travers notre regard
Nous aimons croire que nous voyons le monde tel qu’il est.
Pur. Objectif. Non retouché.
Mais ce que nous voyons réellement, c’est le monde tel qu’il nous rencontre, filtré à travers un prisme façonné par le conditionnement, l’expérience, la peur et la joie. Un prisme formé silencieusement, bien avant que nous sachions que nous regardions quoi que ce soit.
Nos environnements précoces polissent, usent et éraflent le verre.
Histoires familiales et traumatismes hérités. Attentes et normes culturelles.
Moments de sécurité et moments de rupture.
Ce n’est pas l’un ou l’autre — c’est un mélange de beaucoup et encore plus.
C’est ce que l’amour semblait être lorsque nous l’avons d’abord cherché.
Et ce qui s’est passé lorsque nous avions besoin et que nous n’avons pas été reçus.
Et une myriade d’autres expériences entre les deux.
Avec le temps, le prisme devient invisible pour nous.
Nous l’appelons réalité.
Deux personnes peuvent se tenir dans le même moment et habiter des mondes entièrement différents.
Un frère ou une sœur vit une expérience complètement différente d’un parent.
L’un voit une menace, l’autre une invitation.
L’un remarque ce qui manque, l’autre ce qui est possible.
Aucun n’a tort.
La peur rétrécit le prisme.
Tout comme le deuil, la perte et le traumatisme.
La solitude peut éroder le verre, notre sens de soi et notre lien ressenti au monde, laissant la vie plus dure, plus plate, dépourvue de couleur.
Lorsque la peur a été un compagnon fréquent, le monde apparaît imprévisible et dangereux.
La joie, lorsqu’elle a été goûtée et reçue, peut adoucir et élargir l’ouverture.
Elle laisse entrer la lumière.
Elle restaure la couleur.
Elle nous rappelle que chaque pause n’est pas un retour en boucle dans les traumatismes passés, ni une répétition de ce que nous pourrions dire si nous étions confrontés.
Le silence n’a plus besoin d’être un lieu de défense.
La compassion est l’élément essentiel.
Pour soi.
Pour la fragilité et l’imperfection.
Pour maintenant, pas lundi, ni quand nous nous sentirons plus entiers ou plus alignés, mais dans l’instant toujours présent.
Maintenant.
Maintenant.
Nous disputons sur les faits alors que nous défendons en réalité nos prismes.
Nous étiquetons les autres comme naïfs ou cyniques, trop sensibles ou trop froids, alors qu’ils répondent honnêtement à ce qu’ils voient.
Nous oublions que notre regard n’est pas neutre, il est relationnel, historique, incarné.
Et pourtant.
Le prisme n’est pas figé.
Avec la conscience, quelque chose commence à changer.
Nous commençons à remarquer quand nous réagissons à la mémoire plutôt qu’au moment.
Quand la peur est héritée plutôt que présente.
Quand notre regard est devenu protecteur plutôt que curieux.
Et parfois, souvent silencieusement, de manière inattendue, le prisme ne se contente pas de s’élargir.
Il se transforme.
Un aperçu, ou la possibilité, d’un prisme kaléidoscopique émerge.
Une façon de voir qui ne nie pas la douleur ni n’esquive les défis, mais les inclut, aux côtés de l’émerveillement.
Aux côtés de la beauté.
Aux côtés du mystère.
Avec grâce.
Le prisme kaléidoscopique voit la magie non pas comme un fantasme, mais comme une présence pleinement perçue.
Les miracles non pas comme exceptions, mais comme ce qui devient visible quand nous faisons attention.
Il reconnaît l’unité non pas comme une idée, mais comme une expérience vécue, ressentie dans le corps, perçue dans la connexion, et doucement répercutée.
À travers ce prisme, la séparation s’adoucit.
Les frontières s’estompent.
L’illusion de l’isolement cède la place à l’interconnexion.
Tout appartient.
Ceci est le prisme de l’amour, pas un amour sentimental ou conditionnel, mais l’amour comme état d’être.
Un amour qui se sait partie de tout ce qu’il rencontre.
Un amour qui ne demande pas au monde d’être différent avant de s’ouvrir.
Et peut-être que c’est cela, le souvenir sous-jacent à tout le travail.
Que nous ne sommes pas destinés à perfectionner notre prisme, mais à lui permettre de devenir plus spacieux.
Plus coloré.
Plus vivant.
Et aussi à nous rappeler que le prisme peut changer, se modifier, se brouiller, s’assombrir.
Et que cela aussi est acceptable.
Avec une conscience éveillée, il y a moins d’attachement à ce que nous voyons et comment.
C’est simplement le prisme à ce moment-là.
L’héritage, alors, n’est pas seulement ce que nous laissons derrière nous, mais comment nous invitons les autres à voir.
Chaque interaction altère le prisme de ceux qui nous entourent.
Nous laissons des empreintes dans le sentiment de sécurité d’une pièce.
Dans la survie de la curiosité face à la déception.
Dans la manière dont l’ennui devient vide ou une porte vers l’émerveillement.
L’invitation est douce.
À remarquer comment nous voyons.
À tenir notre prisme avec humilité.
À oser, parfois, regarder à travers l’amour, et à travers le défi, car la vie n’est pas toujours belle, et elle n’est pas faite pour l’être.
Le monde a toujours été vivant de couleurs et de possibilités.
C’est notre volonté de voir au-delà de ce que la vie nous a appris
qui nous rappelle doucement
qu’il est encore sûr de rêver.